Les enfants nous regardent
par Susanne Krekel
Nürnberg, 15.04.2023 - L’émotion est palpable ce soir : Joana Mallwitz dirige sa dernière première d’opéra ici, et le public nurembergeois a conscience de l’occasion. Il accueille la cheffe avec chaleur pendant que sur scène, une jeune femme s’adosse à un mur et allume une cigarette. Le temps d’enregistrer une tenue de jeans noir déchiré, petit haut noir et argent laissant libre le nombril, casquette à l’envers, cheveux teints en rose, la cheffe lève son bâton magique pour faire retentir l’ouverture et c’est parti. Ce bâton est en réalité une torche avec laquelle Joana Mallwitz illumine jusque dans les coins les plus cachés de la partition, la rendant transparente, comme un édifice en trois dimensions. Dans le même sens, la direction scénique de Jens-Daniel Herzog ajoute une, voire plusieurs, dimensions supplémentaires à la pièce : en inventant un enfant au noble couple d’Almaviva, et à travers les interactions des personnages avec la petite fille, il nous fait voir toute l’action d’un point de vu inédit. La scénographie consiste en deux grandes pièces, séparées par une cloison qui peut s’ouvrir pour en créer une troisième, et unies par des portes. Dans chaque pièce il y a un seul meuble, un fauteuil moderne en cuir d’un côté, une antiquité rococo rouge et or de l’autre. Mathis Neidhart, qui signe aussi les costumes, crée ainsi un pont entre les époques. Toute l’action se passe dans ces deux pièces, et souvent on suit deux actions simultanément - ainsi, lorsque la Comtesse chante son air «Porgi Amor», nous voyons dans le boudoir de son mari Basilio et l’enfant dans une leçon de flûte à bec etc. De cette manière, il fait exister les personnages en dehors de leurs interventions officielles, rendant visibles les rouages qui font fonctionner l’action. Qui plus est, les personnages sont caractérisés très habilement par leurs costumes : habit de ville bleu clair pour le Comte, avec des moccassins marron clair et, détail on ne peut plus évocateur, des pampilles bleues, assorties à son habit. La Comtesse porte un habit vert, avec une veste de cuir, Susanna une robe à fleurs rouges, veste de jeans et des Doc Martens, alors que Figaro apparait en pantalon à carreaux, T-Shirt blanc et tennis bleues sans chaussettes. Voilà, nous sommes en présence de personnes en chair et en os, qui vont vivre une folle journée, dont personne ne sortira indemne. La pièce est une comédie, avec tous les éléments nécessaires, déguisements, jeux de cache-cache, apparitions inopportunes, tout cela agencé avec un tempo à perdre haleine. Joana Mallwitz et la Staatsphilharmonie Nürnberg soutiennent ce tempo, sans pour autant négliger tous les détails rieurs de la partition, et tout en ajoutant du suspense par des moments de silence dramatiques. Pianissimi délicats, sforzandi brefs et énergiques - tout est à sa juste place, l’équilibre est parfait entre chanteurs et orchestre. La précision fluide de Joana Mallwitz entraîne et enchante, et rarement on entend tousser, signe certain d’un public captivé. Captivé on est aussi par les chanteurs, leurs voix et leurs jeux de scène merveilleux. Du Comte Almaviva aux filles aux fleurs, sans oublier le rôle muet de l’enfant noble (brava, Ottilie Herzog!), tous sont simplement impeccables. Samuel Hasselhorn, baryton et présence de scène puissants et élégants, est le Comte Almaviva. La Comtesse d’Emily Newton est fort touchante en son désarroi, et pour une fois, nous voyons une certaine ambiguïté dans ses rapports avec Susanna, qui est, après tout, non seulement sa complice mais aussi sa rival. Susanna est interprétée par Julia Grüter, avec un abandon total, une voix riche et crémeuse - cette Susanna est pleine de vie et ne se laisse pas faire. Le Figaro de Wonyong Kang au baryton volatile et léger est agile et sûr de lui, et Corinna Scheurle dans le rôle de Cherubino est époustouflante. Pour un peu, on se croirait en présence d’un garçon, bien que sa belle voix de mezzo nous dit le contraire - le jeu de cache-cache fonctionne aussi entre les genres. La direction scénique, nous le disions déjà, donne vie aussi aux personnages secondaires, puisque ce sont aussi leurs motivations qui poussent l’action. Ainsi nous voyons ce soir un Antonio balourd, absurde et comique, cependant soucieux pour sa fille Barbarina, joué par Seokjun Kim, un Basilio arrogant et astucieux (Hans Kittelmann) et un couple Marcellina - Bartolo (Almerija Delic et Taras Konoshchenko) qui ne sait pas trop comment réagir à l’acquisition inattendue d’un fils adulte. Veronika Loy est également fort convaincante dans le rôle de Barbarina, sa voix chaude et riche se révèle dans la cavatine de l’acte IV, touchante à souhait.
Prima la musica, poi le parole? Ce soir la vieille question a trouvé la réponse dans un équilibre parfait, ce soir nous avons assisté à une soirée mémorable de théâtre musical dans le vrai sens du terme, d’autant que les récitatifs étaient traités avec le respect qui leur est dû, accompagné avec précision et sensibilité par Daniel Rudolph au clavecin. Beaucoup d’applaudissements donc pour toute l’équipe et la distribution, des bravos chaleureux auxquelles nous nous associons de tout cœur. Merci et bravo encore!
